MIRAGE MIRAGE

Exposition _ galerie Dominique Lang, Dudelange, Luxembourg.

L’art comme pratique du monde 
Par Mickaël Roy, Critique d’art 

« Comme face à un mirage, ou même immergés dans une représentation, nous sommes souvent exposés à un reflet. Confrontés à une photographie plutôt qu’à une situation, oublieux du présent. À travers les écrans de la vie quotidienne, comme dans un espace d’exposition, les représentations s’enchaînent. » (Marianne Villière, juillet 2020)

MIRAGE MIRAGE. Issu du latin miror, mirari, le terme mirage désigne l’action de s’étonner, de voir avec étonnement. Si le double titre de l’exposition conçue par Marianne Villière repose sur la répétition du terme qui désigne ce phénomène visuel par lequel des objets éloignés produisent une image renversée d’eux mêmes, il apparaît aussi d’emblée comme une figure de style réflexive, à l’image de l’exposition elle-même, des oeuvres qui la composent, et du monde contemporain qu’elles veulent décrire : un monde disons-le d’emblée, saturé d’expériences sociales et politiques, physiques et cognitives coercitives et désarmantes, à l’égard desquelles les oeuvres proposées ici agissent précisément comme des formes elles aussi réflexives, de contradiction à l’égard du sens commun, ouvrant des espaces de liberté pour l’interprétation, des espaces de vacance pour le sens, des territoires de perturbation, de résistance à l’information.

Ainsi, avec l’exposition MIRAGE MIRAGE, Marianne Villière, qui fait habituellement art dans les interstices de la société, fait ici oeuvre d’exposition en réunissant un solide corpus de créations comme autant d’adresses doucement critiques visant à forger par leur intermédiaire une perception sensible et acérée concernant certains aspects du monde que nous en avons en commun, dont des fragments sont ici rapportés. Parmi ces sujets-stigmates on peut notamment retenir la propension à la dissimulation de l’essentiel sous des couches de risque et d’apparence (Chercher un brin, Abri), la tentation de perdre pied dans des zones de confort où le pastiche serait maître (Sitcom Laugh installé dans un salon, Ennui, The spectator is present), le règne de l’artificiel sur le naturel et la nécessité de fonder des subjectivités environnementales (GPGP sound, Paradise, Magic trees, Captures, Météo, Épouvantails, Alouette gentille alouette, Pollinisation, Planet B), le spectre d’une société de contrôle permanent en parallèle d’une invitation à la fête et à la célébration (Nazar Camera, Disco Drone, Infinity party, La fête est finie).

Valse, 2020 (7, 28 min)
Collaboration sonore avec Catherine Elsen (composition, interprétation)

L’époque que décrit MIRAGE MIRAGE est précisément corsetée de dispositifs, de systèmes, d’objets et d’événements incarnant ces derniers, conçus par des humains pour conditionner les désirs et pratiques d’autres humains, pour disposer d’esprits captifs et captés, dispersant les subjectivités en un brouhaha tout à fait multipolaire et disruptif. Le pouvoir — économique, politique, informationnel — a en effet cette triste capacité à fagociter le libre arbitre et de le soumettre à des impératifs de désir promus au rang de besoins et qui trouvent bien souvent leur satisfaction dans le court-termisme du divertissement. A ce rythme, la fête, le narcissicime et la jouissance ne trouveront jamais de repos ni de fin tant que le capitalisme attentionnel contribuera à entretenir le feu ardent, égotique et narcissique, dont nos innombrables contemporains attirés par le consumérisme sont les victimes collatérales, ne s’apercevant pas qu’ils brûlent d’une passion triste. In girum imus nocte et consumimur igni : « Nous tournoyons dans la nuit et nous voici consumés par le feu », à l’instar du palindrome que Guy Debord utilisa pour intituler un de ses films réalisé en 1981, décrivant l’attraction de la société de l’époque pour les biens de consommation, Marianne Villière, près de 40 ans plus tard, comme un commentaire supplémentaire à la société de consommation et de l’hyperspectacularisation du quotidien, l’utilise à  nouveau pour arborer un tondo-fenêtre gravé d’une multitude de narcisses, preuve éventuellement que les subjectivités du 21e siècle sont laminées par les entreprises de standardisation des pratiques sociales et culturelles.

Competition of lies, 2020 (3, 14 min)
Collaboration sonore avec Catherine Elsen (composition, interprétation)

Face à ces états de faits, Marianne Villière explore la possibilité d’ériger des formes d’affordance, de « prise » sur le réel, qui empruntent les atours de l’humour et de l’ennemi. Ainsi par exemple de l’œuvre Selfie stick skirt (Jupe en perches à selfie), qui condense en un même assemblage une ceinture de chasse avec une succession de perches à selfies comme pour indiquer que la recherche permanente d’une image de soi s’apparente à une chasse à l’homme aussi virtuelle qu’elle transforme les attitudes physiques, les subjectivités, les usages des espaces publics jusqu’aux rapports sociaux.

La fête est finie, performance, 2020. 40min
performeur : Julien Loiselet / crédit photo : Mike Zenari

la fête est finie

En somme, Marianne Villière décrit un monde où la place des objets et des images conçus en tant que dispositifs engendrés par une société acquise aux logiques de production et de consommation et donc de coercition des pratiques et des besoins, encombrent souvent nos attentions, devenant des prothèses technologiques et artificielles de nos expériences sensibles. A cet égard, si la pratique de Marianne Villière se sédimente dans et par les espaces de l’art, elle n’en trouve pas moins ses racines dans une approche expérentielle qui s’inscrit dans les espaces du dehors, dans les zones du commun, en d’autres termes dans les marges du monde courant, dans des zones a priori infra esthétiques, là où est cependant rendue possible l’exploration des frottements de la vie et du réel, espaces parmi et à l’égard desquels l’élaboration et l’action artistique participent d’une expérience indissociable du présent, de ses contingences comme de ses trivialités.

En investissant dès lors l’espace et le format institué de l’exposition, celui la même qui met en vue et donne à voir, en tant que format d’autorité (qui autorise en même temps qu’il ouvre un espace pour l’écriture d’un récit), Marianne Villière use avec conscience d’un dispositif dont elle connaît le pouvoir symbolique, de même qu’elle produit délibérément des formes composites dont la valeur ready-made ou transformée opère de façon spéculative. Il en va ainsi de manière exemplaire de l’œuvre manifeste Abri (2012-2020) fonctionnant tel un espace de recueillement hermétique à l’échelle d’un corps humain, confectionné d’un matériau isolant thermique : attractif en tant qu’image-refuge autant qu’en tant que forme éclairante par effet de réverbération, cet objet opère un jeu d’esprit en signalant que les espaces de l’art peuvent être autant des lieux d’isolement que des espaces utilement réflexifs.

En cela l’exposition MIRAGE MIRAGE est conçue comme un miroir qui renvoie au regardeur une somme d’images, matérielles et visuelles, qui se situent déjà dans le langage et l’expérience du quotidien. Face à elles, il s’agit alors de déchiffrer le substrat référentiel dont elles procèdent, et qui oriente et reconquiert l’attention dans le même temps. Les œuvres conçues par Marianne Villière répondent précisément à ce régime à travers lequel un objet commun — qui un coquillage débordant de billes en plastique évoquant l’artificialité de la relation à la nature, qui un oreiller à l’effigie d’une figure culte de la culture cinématographique populaire installé dans un salon hors du temps, qui une série de vitres de smartphones renfermant des objets et motifs naturels comme pris au piège d’une naturalité standardisée, qui un drone attaché à une boule à facettes faussement festive et à juste titre digne d’une société de surveillance et de distraction, etc., convoque un espace de représentations ouvert dans lequel l’objet visuel, intégré à une épaisseur de signes, commande une complexité sémantique qui permet de tordre le cou au culte du mot d’ordre, de la communication unidirectionnelle.

Narcisses, Miroir gravé, 2020. 60 x 60 cm _ crédit photo : Mike Zenari

A cet égard, Marianne Villière déclare précisément que « nombre de (ses) projets essaient de rendre tangible un monde qui nous échappe : parfois il s’agit de rendre audible les oiseaux disparus ou en voie de disparition (Alouette, gentille alouette), parfois c’est en donnant à voir un vrai trèfle à la place d’un émoticone (Captures), parfois en donnant à ressentir l’impuissance à saisir le vivant à travers un tas d’aiguilles dans lequel est dissimulé un brin de paille… ». A l’avenant de l’incohérence des conditions de la vie contemporaine, Marianne Villière contribue donc à disposer des messages a priori absurdes, qui étymologiquement, n’atteignent pas immédiatement l’attention, la compréhension, à l’avenant de nombre de signes d’une époque traversée par les symptômes d’une perte de sens. 

Dans ces circonstances, les oeuvres de Marianne Villière nous rappellent qu’il faut bien alors s’échapper, s’extirper des représentations communes, s’arracher au réel du conditionnement pour retrouver le réel qui fait alarme, pour chercher et atteindre l’essentiel. Ces aspirations nécessaires auxquelles l’humanité tient et possède en partage, et dont Marianne Villière réunit d’ailleurs les expressions en singeant le journal gratuit éponyme d’information quotidienne circulant au Luxembourg (Les essentiels).  Dans ces circonstances encore, il convient alors de sortir du cadre, de forcer les dispositifs qui encadrent nos représentations et nos attitudes, de reconquérir nos subjectivités propres. Par exemple, en ne s’autorisant pas à prendre place (trop longtemps) dans l’apparent et attrayant espace de confort qu’offre l’ensemble canapé et table basse qui officie comme un piège suranné, pour prendre a contrario la direction du dehors, afin de ne pas démissionner de soi et pour rester vivant.

D’ailleurs, lorsque l’exposition aura ouvert ses portes, la fête aura pris fin aussi vite que son pastiche aura pris forme. Seules subsisteront les innombrables confettis au sol de la galerie dont le gardien de l’exposition se sera finalement débarrassé pour quitter les lieux dès le vernissage (La fête est finie), sans attendre la fin du spectacle, et se rendre sur les traces d’un chemin incertain (Chemin du désir, ci-dessous : Installation in situ, 2020. Pierres, peinture phosphorescente, 8 m x 0,50 m).

En intervenant à la galerie Dominique Lang de Dudelange, Marianne Villière poursuit mine de rien, une attitude ancrée dans sa pratique : faire feu de tout bois, user des contextes qui s’offrent pour en faire des occasions interprétatives et discursives. C’est dire si l’exposition MIRAGE MIRAGE tente de circonscrire l’état actuel d’une pratique artistique mobile, qui ne se considère jamais arrivée à sa place définitive, une pratique qui agit autant en terme de déplacement spatial que de sens, et en recommencements, qui cherche à s’insérer dans les endroits-symptômes d’une époque à décrypter.

Et s’il advient un jour prochain l’obsolescence du « faire exposition », forme-mirage de nos expériences esthétiques et culturelles, lorsque les systèmes de l’art eux-mêmes seront venus à ressentir une forme d’épuisement causée par la dynamique d’une production perpétuelle d’artefacts qui peine à épouser les nuances et les plis sensibles et sous-exposés du monde, alors l’on pourra admettre que Marianne Villière aura anticipé cet écueil d’un art pour l’art, en ayant participé d’un mouvement qui cherche à rendre compatible des conditions de perception artistique avec des zones extra-artistiques, toujours sur la brèche, jamais acquis au grandiloquent, bien plus proche de la frugalité du monde, d’un monde qui se pratique en faisant art comme l’on se doit, avant tout, de faire humanité.

MR, septembre 2020